Nos étudiantes et étudiants du département éducateur spécialisé en activités socio-sportives ont pu visiter la nouvelle prison pédagogique de Forest. Un projet immersif, qui démystifie les préjugés et renforce leur future pratique professionnelle.
Cet article est tiré d’une rencontre avec Christophe Rémion, chef du département éducateur spécialisé en activités socio-sportives, et Tahar Elhamdaoui, un ancien détenu, cofondateur du collectif Désistance. Un projet à l’initiative de l’ASBL 9m², dont Christophe est le cofondateur, en collaboration avec la HE Vinci.
« Ils n’avaient qu’à pas faire de bêtises, ils n’en seraient pas là. »
Ce préjugé, Christophe Rémion l’a bien trop entendu. Il est, selon lui, symptomatique d’une vision tronquée du parcours d’un détenu. L’on imagine le crime comme une donnée isolée, contrôlée, sans contexte. Pourtant, il s’agit souvent du résultat d’une escalade d’événements antécédents.
Les préjugés sur les prisons ne manquent pas – entre Prison Break, Orange is the new black et A Way Out, les représentations culturelles affluent. L’on se fait pour beaucoup une image de ce que cela doit être, sans l’avoir directement vécu. Résultat : de multiples idées reçues, des préconceptions erronées, et parfois même des jugements déconnectés de la réalité.
C’est dans ce contexte que le projet de la prison pédagogique de Forest émerge. Sous la forme d’un « musée », elle ouvre avec maturité les portes de ce monde très secret. En ligne de mire, 4 grandes missions : la prévention, la formation, la sensibilisation, et la réinsertion d’anciens détenus aptes à partager leur vécu.
Le bain, c’est le processus de dépersonnalisation. Tu es tout nu, tu enlèves ton identité et tu vas dans une autre identité, celle du détenu. C’est le premier choc. J’ai personnellement mis 3 mois à m’en remettre.
Tahar fait partie des intervenants du projet. Il raconte ci-dessus son arrivée à la prison de Forest, et l’expérience intense du « bain ». Il s’agit en réalité plutôt d’une douche, exécutée sans confidentialité, juste avant de rejoindre les autres détenus. Un moment qui symbolise le passage de la liberté à l’emprisonnement – et qui laisse des traces indélébiles.
Depuis la fin de son incarcération, Tahar consacre sa vie à l’accompagnement et à la réinsertion des jeunes détenus. Il partage régulièrement son vécu : avant, pendant, et bien sûr après sa détention. Selon lui, il est important de montrer des modèles de réussite crédibles. Il insiste sur l’impact des mains tendues dans sa propre histoire, de ces personnes qui l’ont épaulé pour activer ses compétences. Il cite notamment l’influence des éducateurs spécialisés : "Ils ont écouté mes silences, compris mes colères, deviné mes blessures. Ils ont vu plus loin, plus profond."
Faire le choix de l’éducatif
Les éducateurs accompagnent régulièrement des profils fragilisés, en rupture, qui risquent de déraper. Loin d’une logique de performance ou de résultats immédiats, leur métier s’inscrit dans la relation, dans le temps long. Nombre d’entre eux gravitent autour du milieu carcéral – autant dans un rôle de prévention que de réinsertion. Malheureusement, l’expression « graviter autour » a été choisie avec précaution. Actuellement, leur impact est limité par leur exclusion hors du cœur du problème.
13 500 : c’est le nombre approximatif de détenus actuellement incarcérés en Belgique.
1 : c’est le nombre d’éducateur spécialisé travaillant en prison en Belgique.
Cette proportion à grand écart pose question : quel est le rôle réel de la prison ? A-t-elle pour unique but de punir, ou vise-t-elle également la réinsertion ? Christophe Rémion est formel : les éducateurs devraient y avoir une place de choix, complémentaire à celle des surveillants.
Il faut sanctionner, mais dès que la sanction a été nommée, il faut aller plus loin. Inscrire la personne dans un processus de réhabilitation lui permettant de se reconstruire, de réintégrer la société différemment.
Une visite riche en émotions
Durant leur visite, nos futurs éducateurs spécialisés en activités socio-sportives ont pu se mettre à la place d’un détenu. Au détour de couloirs exigus et sales, ils se sont aventurés dans d’anciennes cellules gardées en état. Ils ont pu constater l’insalubrité des sanitaires, le manque cruel d’espace, le mélange d’odeurs nauséabondes à chaque pas. Un parcours basé sur les 5 sens, renforcé par les regards croisés de deux guides qui en racontent les réalités. L’occasion d’interroger des concepts essentiels comme la déshumanisation et la dignité, à la lumière des conditions de vie déplorables des détenus.
Nos étudiantes et étudiants ne sont pas les seuls à profiter de cette expérience. Actuellement, l’ASBL 9m² doit répondre à plus de 3500 demandes de visite – en particulier des acteurs et associations en lien direct avec le terrain.
En moyenne, une personne en prison, c’est 7 personnes impactées dans le cercle proche du détenu. Autant de profils dont il est important de comprendre la réalité. Grâce à cette visite, nos futurs éducateurs pourront adapter leur accompagnement – et peut-être changer des trajectoires.