Jérôme Descamps, histoire d'une reconversion en quête de sens

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Jerome Descamps

Publié le par C. Pauwels

Jérôme Descamps, ancien étudiant de la Formation en Horaire Adapté (FHA) d'Instituteur ou institutrice primaire de la HE Vinci, m'a reçue dans sa classe schaerbeekoise pour parler de ce virage à 180 degrés amorcé à l'aube de ses 40 ans.

Jérôme a troqué son costume-cravate de collaborateur dans une banque internationale, pour des vêtements légers qui permettent de travailler, de penser et de bouger en toute liberté avec une classe d'enfants. Une quête de sens et une détermination inspirantes pour tous les adultes engagés dans une démarche de reconversion professionnelle, ou qui hésitent encore à sauter le pas.

VMAG : Bonjour Jérôme. Merci de nous accueillir dans ta classe, ici à l'école Sainte-Louise de Marillac. Peux-tu nous parler de ton parcours et de ce choix d'aller vers l'enseignement primaire alors que tu évoluais dans un tout autre domaine ?

Je suis rentré dans le monde du travail comme traducteur interprète russe-anglais par intérêt pour la langue et l'humain. Mais la perspective de travailler dans un bureau de traduction me semblait trop aride. Alors, après avoir postulé dans une série d'endroits, j'ai débarqué un peu par hasard à la Bank of New York. De contrats de 6 mois en contrats de 6 mois, je suis resté … et ça a duré presque 20 ans. J'ai évolué dans la boite et je suis devenu gestionnaire d'un service très spécifique avec des contacts dans le monde entier. Un job en or, à priori ...

Et puis, ma fille ainée est rentrée en première primaire et ça a été le premier déclic. Elle avait une super institutrice et ramenait chaque jour à la maison des traces de tout ce qui était fait en classe. J'ai trouvé ça génial parce que ça me semblait super créatif et super complexe en même temps. Tout ce que j'adore. Et je me suis dit: " Mais pourquoi je n'ai pas fait ça, moi ? ". Du coup j'ai commencé à me renseigner sur la formation, mais j'ai très vite déchanté. C'était impossible d'un point de vue pratique : j'aurais dû démissionner et ce n'était pas tenable financièrement. Bref, j'ai rangé ce projet dans un tiroir... mais au fond, je savais que j'allais devoir opérer un virage dans ma carrière parce qu'il y avait en moi des capacités que je n'exploitais pas du tout dans mon travail et je me suis dit :

" Si tu continues à sous-utiliser ton potentiel, cela se retournera contre toi à un moment donné. Tu vas faire une dépression ou je ne sais pas quoi, mais ça ne va plus aller, parce qu'il y a un truc qui n'est pas aligné en toi. Parce que tu n'es pas aligné."
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Puis un jour il y a eu des gros changements dans mon boulot, et je me suis dit "et si c'était maintenant ? Et si c'était LE signe pour bouger et amorcer ce changement ? "

Alors, j'ai pris rendez-vous au SIEP qui m'a très vite orienté vers la nouvelle formation d'instituteur.ice en horaire adapté qui s'ouvrait à l'ENCBW (Louvain-la-Neuve). Ensuite, il a fallu se décider assez vite : en parler avec ma femme, lancer les procédures pour les demandes de congés parentaux, réorganiser la vie de famille (avec trois enfants tout de même). On a décidé ensemble, à ce moment-là, d'opérer ce virage complet et de se lancer dans cette aventure pour trois ans. J'avais trente-neuf ans et je crois que j'étais un peu tête-brûlée … il fallait que j'y aille, à tout prix.

VMAG : Tu t'es alors lancé dans la formation d'enseignant primaire. Qu'en as-tu retiré de plus fort et de plus enrichissant ?

En effet, je me suis inscrit et je ne l'ai pas regretté. Dès les premiers cours, je me suis dit que c'était encore plus complexe et riche que ce que j'imaginais car la pédagogie est un domaine riche et complexe.

C'était la seule haute école qui proposait alors la formation en horaire décalé. J'ai pu passer à mi-temps grâce à mon congé parental et cela m'a permis d'amorcer le parcours sur 3 ans et pas sur 4, avec des cours du jour en plus. Parce que c'est chaud quand-même (rires), faut pas se mentir : tous les mardis et jeudis soirs et tous les samedis pendant 3 ans ...c'est un vrai engagement sur la durée. Sans l'aide de ma femme qui a été solide et s'occupait de tout à la maison, ça n'aurait pas été possible.

D'un point de vue pédagogique et méthodologique, ce que j'ai apprécié depuis le début c'est qu'on était vraiment considérés par nos enseignants pour ce que l'on était : des adultes avec des profils particuliers qui allaient forcément leur renvoyer des choses particulières. Et d'ailleurs c'est ce qui est arrivé. Et ca, c'était franchement super. Le parcours était adapté, on a eu l'impression qu'il y avait une négociation possible du début à la fin sur les attendus, le sens du travail demandé, etc. …

La deuxième force c'est qu'on s'est retrouvé venant d'univers complètement différents. On était un public très disparate, autant géographiquement que du point de vue background : avocat, infirmière, webdesigner, metteur en scène, entraineur de basket-ball … avec des âges variés, allant de 25 ans à 50 ans ... des gens très différents mais qui ont un objectif commun qui fait sens.

Ce n'est pas que l'horaire qui est adapté, c'est tout le parcours et l'accompagnement pédagogique.
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VMAG : Y a-t-il eu des moments de confrontation, de doute durant ta formation ?

Ha oui, la première fois que je me suis retrouvé devant une classe, lors de mon premier stage, ça a été la claque ! C'était hyper confrontant...exactement ce que je redoutais. J'étais en nage, j'étais pas naturel, je ne me sentais pas à ma place, … La cata !

Alors, je me suis dit : bon, la pâte à modeler, c'est toi ! Tu l'as choisi, c'est donc à toi d'évoluer, de changer, de travailler sur toi, même physiquement. Là, j'ai compris que je devais repartir de zéro, que tout ce que j'avais fait avant, mes vingt ans d'expérience, n'avait aucun poids face à une classe d'enfants. Que dalle ! T'es rien du tout, face à un groupe d'enfants, si tu n'y vas pas à l'authentique, au naturel, à la spontanéité. J'ai donc troqué mes chemises de banquier contre des t-shirts amples et je me suis lancé à fond.

Après cette première année vraiment confrontante, les choses sont venues d'elles-mêmes et je me suis rendu compte avec émerveillement qu'être instit c'est évoluer dans un domaine d'exploration infinie ! La moindre petite chose, la moindre idée, peut mener à de grands projets et après, ce que t'apportent les élèves, est souvent bien plus riche que ce que tu avais imaginé en amont.

VMAG : Devenir instit à 40 ans, c'est comment ?
Quelle vision du métier as-tu développée ?

C'est sûr que c'est différent, de commencer à 40 ans. Je me revois à 20 ans ... j'étais encore un peu gamin, je n'aurais pas pu le faire, ou pas de la même manière. Ca m'a donc aidé d'arriver avec mon bagage privé et professionnel. Ça m'a permis d'avancer avec confiance et surtout de choisir et d'assumer mes combats. Et puis, d'un point de vue purement pratique, de par mon âge et mon expérience, j'avais gagné en efficacité, ce qui me permettait d'aller à l'essentiel dans l'étude et dans les travaux à réaliser.

Cela dit, c'est vrai que ce n'est pas un métier simple, honnêtement. Pas mal de profs jettent l'éponge après quelques années. Le contexte de travail est parfois rugueux avec des moments où tu te heurtes à des injonctions paradoxales mais c'est systémique, ce n'est pas lié à l'essence du métier d'enseignant. En gros, on pousse les instits à avoir de l'autonomie, à être créateurs de leur propre métier, à chercher, à développer … et en même temps le cadre institutionnel est tel que cette autonomie est difficile voire parfois impossible à mettre en place.

Ma solution a été de prendre de la hauteur, afin de sortir des débats stériles ou trop énergivores. J'essaye de me placer au-dessus, sur un autre plan pour analyser chaque situation, analyser ce qu'on me demande et si ça ne fait pas sens à mes yeux,... hé bien, je ne le fais pas. Chaque enseignant doit trouver sa recette, son modus operandi, ce qui fait sens à ses yeux. Et chacun.e doit pouvoir justifier et expliquer ses choix aux enfants, à leurs parents ainsi qu'aux collègues.

Chaque enseignant doit trouver sa recette, soin modus operandi, ce qui fait sens à ses yeux. Et chacun.e doit pouvoir justifier et expliquer ses choix aux enfants, à leurs parents ainsi qu'aux collègues.
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VMAG : Pour finir, Jérôme, quel conseil donnerais-tu à un adulte tenté par la formation d'instituteur.ice en horaire adapté ?

Venez (rires) ! Vous allez enrichir le monde de l'enseignement par votre regard, votre expérience, votre vie de parents. Vous avez votre place dans l'enseignement pour changer les choses, ou les faire évoluer en tous cas. Et puis je dirais que la clé, le secret, c'est l'authenticité. Tout le reste, ce sont des trucs à apprendre.

Être authentique, avec soi et avec les enfants. Tout le reste, ce sont des techniques et des trucs à apprendre. 
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