Un projet financé par le Financement de la Recherche en Hautes Écoles (Fédération Wallonie-Bruxelles) et soutenu par SynHERA.
« Rien n’est solitaire, tout est solidaire. », nous laissait Victor Hugo. Sans solidarité, « le polynôme se désorganise, l’équation chancelle » (ibid.), l’univers perd sens. À bien lire le poète français, on ne pourrait s’imaginer autre chose qu’une société fondamentalement soudée. Ce n’est pourtant pas (du tout) le premier mot qui vient aux esprits de Justine Contor et Alix Hubert, chercheuses principales du projet SolidHEr dont traitera cet article. Elles parlent d’une société incertaine, fragmentée, individuelle : bien loin d’une solidarité absolue et universelle.
De ce premier constat, les deux chercheuses décident d’aller un cran plus loin : analyser les représentations et pratiques de solidarités là où l’on s’attend qu’elles soient incarnées : au sein des métiers du care. Le care, ou l’acte de prendre soin, est un concept transversal qui englobe ce que nous faisons dans le but de maintenir, perpétuer et réparer nos liens à soi et au monde. À la HELMo comme à la HE Vinci, ce mot est au cœur de nombre de nos formations. Comment le concept de solidarité y est-il représenté ? Est-ce que la solidarité, ça s’apprend et se pratique sur les bancs de l’école ? Ou est-ce inhérent au principe même du care ?
Une recherche ancrée dans le réel
Concrètement, le projet de recherche SolidHEr s’est appuyé sur trois bacheliers : éducateur et éducatrice spécialisé·e en activités socio-sportives (HELMo / HE Vinci), assistant·e social·e (HELMo) et infirmier·e responsable de soins généraux (HE Vinci). Son objectif peut être résumé en ces termes : « analyser les représentations et les pratiques sociales et pédagogiques en matière de solidarités auprès d'étudiant·es en formation dans les métiers du care en Haute École. » Le projet a donné la parole à des étudiant·es et des enseignant·es, en mettant volontairement l’accent sur les personnes, les expériences et les récits.
Ce choix fait suite à un premier constat : la notion de solidarité est vue par les enseignant·es et étudiant·es comme complexe, difficile à utiliser, voire bateau. Elle est difficile à définir, et donc difficile à analyser sans faire appel au concret et à l’exemple. On la décrit comme gratuite, mais énergivore, parfois essoufflante.
J’ai été surpris de voir à quel point la solidarité influence nos pratiques éducatives et les systèmes que l’on met en place. C’est quelque chose que l’on vit, mais dont on ne se rend pas toujours compte.
Tous les entretiens ayant eu lieu dans le cadre du projet de recherche ont été anonymisés. Fred prend ici la parole dans un autre contexte : celui du colloque organisé pour finaliser le projet.
Comment naît la solidarité
La recherche met en évidence un ensemble de conditions nécessaires à l’émergence de pratiques solidaires. Il ne s’agit pas d’un simple élan spontané, mais d’un mélange subtil d’états internes et de modalités relationnelles : sécurité, confiance, estime de soi, empathie, bienveillance. On retrouve également dans ces conditions la notion de commun, voire d'un sentiment d’appartenance. A minima, la solidarité présuppose la capacité à se projeter dans la situation de l’autre : « ça pourrait être moi ». Les étudiant·es et enseignant·es soulèvent également la nécessité de temps, de respirations, d’espaces aménagés pour expérimenter et initier.
A
l’inverse, certaines menaces peuvent ralentir voire bloquer l’émergence
de pratiques solidaires. En plus de l’individualisme cité en début
d’article, les deux chercheuses relèvent la concurrence et la pression
de la performance liée à notre contexte socio-économique. Les rapports
hiérarchiques sont également pointés du doigt : de nombreux et nombreuses étudiant·es
expriment le sentiment de ne pas exister dans la « chaîne alimentaire »
institutionnelle. Comment être solidaire lorsque certains ressentent
qu’il faut « écraser l’autre pour avancer dans les études
supérieures » ?
Certains vont donner priorité à leur réussite personnelle, ce qui peut freiner l’esprit d’équipe. Heureusement, j’ai aussi vu des camarades qui se soutenaient vraiment : réussir ensemble, échouer ensemble… ça renforce les liens.
En somme, Il faut créer des conditions favorables, une atmosphère (expériences, projets, stages, contenus, réflexivité) propice à l’expression et l’écoute de ce qu’on vit et ressent. La confiance est au centre du tableau, et l’horizontalité n’est pas très loin. Notons enfin que la solidarité est bien loin d’être un enjeu individuel : comme rappelé au début de cet article, la solidarité est sociétale, et donc profondément politique.
Reprendre possession
Face à l’injonction du monde à accélérer et vivre intensément, face à cette dépossession de notre temps et de notre capacité à entrer en relation, il faut pouvoir raisonner, aller à la rencontre et se relier – ce qui ne s’achète ni ne se décrète. Dans cette optique, le projet SolidHEr a ouvert la porte à des ateliers créatifs, à des espaces permettant de faire liens. Des opportunités d’expérimenter des choses pour ce qu’elles sont, sans question de productivité, d’évaluation ou de performance. Parmi les exemples de telles pratiques, la "boussole du concernement" : une méthode d'enquête sur ses propres dépendances et attachements inspirée des travaux de Bruno Latour. Revisitée pour l'occasion, elle vise à rétablir un "pouvoir d'agir" concret face à la situation sociétale.
En plus de cela, les deux chercheuses pointent l’importance d’espaces de réflexivité. Le partage d’expériences permet aux étudiants et étudiantes concerné·es de créer du lien, de co-construire leurs pratiques professionnelles.
Perspectives et prolongements éventuels du projet
Pour la suite, les deux chercheuses trouveraient intéressant de travailler les questions de solidarité de manière plus étendue, par exemple à travers l'échelle d'un territoire. Elles rappellent en effet que les rapports de solidarité ne se limitent pas qu'aux êtres humains, mais concernent globalement notre environnement. Un futur projet pourrait viser à travailler sur les connexions/enchevêtrements qui s'y déroulent, peut-être à travers un projet de recherche-action en connexion directe avec le terrain.